Les œuvres sur papier de Nora Herman


Au commencement, il y eut le noir et blanc, comme s'il pouvait représenter Le Tout.

Dans les gravures de grand format (150 x 50 cm), dès l'origine, les planches étaient plutôt désertes : ici et là un être, une accumulation de terre, une étoile… et le reste n'était que Le Vide (cette trame de matière presque invisible mais fortement présente à travers laquelle les émotions se propagent). Ces êtres-là communiquent entre eux. Ils communiquent à travers les différentes planches gravées. Ils communiquent aussi avec nous. Ces êtres-là, c'était nous et ces planches gravées des miroirs d'argent, qui reflétaient avec une étonnante précision la vie, cette vie, notre vie.

Dans ces séries, la force de l'Espace est telle que l'image, en rognant les marges, déborde de la feuille et oblige le spectateur à compléter ces fragments de vie stellaire, sur les murs qui les entourent (1989-1991).

Ensuite, il y eut le bistre, dans des gravures de tailles diverses (130 x 40, 120 x 80, 40 x 28, 30 x 28 cm), où la figure prenait la place principale, comme si les êtres des planches précédentes s'étaient développés, comme si leur corps était devenu plus épais, plus présent, plus massif. En occupant l'espace quasi omniprésent dans les séries antérieures, la figure touchait presque les limites de la planche, et, ainsi contenue, atteignait une puissance explosive.

Au fil du temps, ces êtres ont retrouvé leur dimension initialement petite, en acceptant leur fragilité leur force s'est accrue et ils ont laissé place à de nouvelles formes (des formes non pas issues de la nature, comme auparavant, mais construites par l'homme) :
La balançoire, La grande rue, la corde à sauter, etc.

Dans ces séries, l'on pouvait percevoir une vision différente du monde, un peu moins grave, un peu plus légère. C'était Les jeux de la vie.

Et puis l'espace entre les choses, entre les êtres, reprenait encore une fois toute sa place dans la grande série de cinquante planches Les liens qui nous unissent (1991 - 1994). L'artiste dit à ce propos :

"Étranges choses que ces liens qui nous unissent
Impalpables, invisibles mais perceptibles.
On dirait que leur matière change selon les êtres qu'ils relient ;
tantôt des lianes, tantôt des chaînes, tantôt de vieilles ficelles"
.


Subitement la planche gravée est devenue lisse, support de peinture, planche de monotype. Ces monotypes (120 x 80 cm) étaient dépouillés et les formes, à nouveau très cosmiques, débordaient de la feuille. En puisant dans l'harmonie colorée des gravures précédentes, ils étaient bruns et noirs et parfois on pouvait apercevoir un soupçon d'orange ou de jaune, ils annonçaient une ère nouvelle (1995)… Et une transformation inimaginable s'est produite. Des îles dans l'océanCes monotypes et leur bichromie ont donné naissance à une nouvelle espèce : on ne pouvait plus parler de noir, ni de bistre, ni de rien d'autre, puisqu'ici le rouge côtoie le vert , le vert côtoie le bleu , le bleu côtoie le jaune qui à son tour côtoie le mauve. Ces monotypes multicolores avaient réussi à dissoudre en eux les êtres que les gravures représentaient, laissant place à cet espace caché rendu visible par l'artiste à force d'acharnement. L'espace imposa sa présence en eau, donnant la série (70 monotypes) des Eaux Profondes (20 x 20 cm) dont une vingtaine fut présentée à Kyoto en 1996 dans une pièce intitulée Des îles dans l'océan (380 x 140 cm, 120 x 46 cm). Montés sur deux estrades en bois, ces monotypes provoquaient une envie irrépressible d'y plonger les mains et le corps pour toucher ces formes ovales, pleines ou vides, que l'on apercevait tantôt au fond de l'eau, tantôt à la surface.

Ensuite, la taille des monotypes s'est modifiée (70 x 33 cm), toujours à fond perdu, et sur papier Japon. Ils laissaient entrevoir une nouvelle forme : La Germination. A partir d'un noyau, on pouvait percevoir le pouls, ce mouvement intérieur qui se veut rond, souple, moelleux et d'un rythme constant, qui se livrait à nous dans toutes ses couleurs.

Cette série de monotypes a engendré une nouvelle série de gravures Sans titre 1998, monochrome en lie-de-vin où il s'agit à nouveau des êtres et de l'espace environnant.


Sans titre


Et en allant alternativement de l'intérieur vers l'extérieur, du noir et blanc à la couleur, ces créations recèlent le principe même de la vie, destiné à produire des substances, des formes ou des énergies différentes, rappelant ainsi que c'est au cours de l'ultime épuisement que chaque série retrouve sa puissance et se régénère au cœur même de la nuit.

Ron Rahanme , Jacques Aureillan.
Janvier 1999.

Cet article a été publié dans la revue de la Bibliothèque Nationale de France, Nouvelles de l'estampe, N° 163, Mars 1999.